Dans le cyclisme professionnel, les bordures ne sont jamais un accident. Elles transforment des étapes anodines en pièges implacables, où le placement et l’anticipation comptent autant que les jambes. Retour sur l’un des mécanismes les plus cruels du cyclisme moderne.
Tour de France 2019, en direction d’Albi. Sur les routes du Tarn, à une trentaine de kilomètres de l’arrivée, le vent souffle fort. Les coureurs sont tendus, le branle bas de combat est activé par les équipes qui replacent leurs leaders à l’avant du groupe. Un rond-point surgit, certains passent à droite, d’autres à gauche. A la sortie du rond-point, une équipe accélère, le peloton casse, des coureurs sont piégés. Parmi eux, Thibaut Pinot, l’un des favoris du Tour, passé du mauvais côté du rond-point. Pour lui, c’est trop tard, le groupe de tête s’envole vers la victoire, il ne sera jamais revu.
Les bordures sont la principale crainte des leaders lors des étapes de transition. Pendant les journées venteuses, les grimpeurs les redoutent au moins autant que les grands cols alpins. Elles peuvent transformer les étapes anodines en chemin de croix. Un mauvais placement, un manque de concentration, et tout est perdu. Parce que le Tour ne se gagne pas quand on bénéficie d’une cassure, mais il se perd quand on la subit.
Pourquoi les bordures existent
En cyclisme, les coureurs roulent toujours en groupe. Parce que dans la roue d’un autre coureur, ils sont à l’abri du vent. Les leaders passent donc la majorité du temps dans les roues de leurs équipiers, afin d’économiser de l’énergie en vue du final de l’étape.
En revanche, quand le vent est latéral, le cycliste ne doit pas se trouver derrière le coureur qui le précède. Mais à côté de ce dernier pour être protégé du vent. Or, si chaque coureur se met à côté de l’autre, la chaussée ne sera pas assez grande pour tous les accueillir. Au bout d’un moment, un coureur se retrouvera derrière et non plus à côté, c’est la que la sélection commence.
Comment une bordure se crée
Pour qu’une bordure se forme, un vent fort et de côté est indispensable. Lors d’un changement de direction amenant du vent latéral, une équipe peut décider de tenter une accélération.
Les coureurs vont choisir le bon moment, et accélérer soudainement en se relayant en tête de groupe. Ils vont utiliser toute la largeur de la chaussée. Les coureurs bien placés vont pouvoir s’intégrer à la manœuvre et contribuer aux relais. Tandis que ceux situés plus à l’arrière se retrouveront en file indienne, exposés au vent. L’effort sera beaucoup plus violent que pour les coureurs qui se relaient.
A partir de ce moment, ce n’est plus qu’une question de temps. Tôt ou tard, un coureur placé dans la file derrière le groupe qui se relaie ne pourra plus suivre le groupe, et va exploser. La cassure se forme, et la course se transforme en feu d’artifice.

Pourquoi on ne revient jamais
Lorsqu’une cassure a lieu, c’est parce que la tête du peloton est organisée, les relais sont fluides. Chaque coureur a intérêt à prendre des relais pour jouer la gagne, ou creuser l’écart au classement général. Quand le second groupe se forme, il est composé de coureurs qui ont fait beaucoup d’efforts pour rester dans les roues lors des derniers kilomètres. Et qui vont devoir baisser l’intensité quelques instants pour récupérer. Ce groupe va prendre plusieurs minutes avant de réussir à s’organiser. Il perdra inévitablement du temps avant de se lancer efficacement à la poursuite du premier groupe.
Plus les coureurs prendront de temps à se relayer, plus ils perdront de temps à l’arrivée. Quand la cassure se forme, la seule question à se poser est : Combien de temps vont-ils perdre à l’arrivée ?
Albi 2019, un cas d’école

L’étape 10 du Tour de France 2019 en direction d’Albi devait être une étape tranquille pour les favoris au classement général. En raison du profil vallonné, mais sans difficulté majeure, les observateurs annonçaient une possible victoire pour un sprinteur.
A 32km de l’arrivée, le peloton roule à vive allure et les leaders sont tous placés à l’avant, à l’abri du vent dans les roues de leurs équipiers. Au passage d’un rond-point, certains coureurs à l’avant du peloton passent du mauvais côté et se retrouvent tout à coup vers l’arrière du groupe. Pas de chance, le vent fort n’est plus de face, mais de côté. L’équipe du maillot jaune Julian Alaphilippe, informée de ce passage stratégique, accélère pour créer une cassure. Son objectif est d’éliminer des concurrents à son sprinteur Elia Viviani pour la victoire d’étape.
Exposés au vent et incapables de suivre le rythme de la tête de peloton, des coureurs explosent. Une cassure est créée. Le premier groupe s’éloigne du second qui vient de se former. Ils ne reviendront plus. Parmi les piégés, Thibaut Pinot. L’un des favoris du Tour 2019, passé du mauvais côté du rond-point, qui vient de perdre le Tour de France.
Conclusion
Souvent irrémédiables, les bordures illustrent la cruauté du cyclisme. Elles sanctionnent les fautes d’inattention et la méconnaissance du parcours. Elles contraignent les plus grands champions à rester placés et attentifs à chaque instant. Une seule erreur de placement, au mauvais moment, et l’amende peut être salée pour le coupable.
Elles révèlent au grand jour ce qu’est le cyclisme moderne. Une lutte sans merci où chaque détail compte, où l’erreur n’est pas permise.
Ci-dessous, quelques vidéos qui expliquent et/ou montrent des bordures:
- Vidéo explicative des bordures (la meilleure, mais en anglais): https://www.youtube.com/watch?v=5wmGp2pKF60
- Autre vidéo explicative des bordures: https://www.youtube.com/watch?v=WPHBFZPrzSA
- Exemple de bordure: https://youtu.be/hHkchIExNXk?t=134